Je pense donc j'écris... (anonyme)
...AU THEATRE..
POULE
Au début était le verbe, disons la parole.
Cette parole qui ordonne, cette parole qui façonne.
Cette parole qui dit ce qui doit être fait.
Et l’œuf monsieur, c’était avant ou après la poule ?
Voilà un exemple de parole parasite, celle de l’élève qui rêve, qui ne suit pas, qui ne se conforme pas, qui ne veut pas, qui ne sait pas que la parole informe.
Je voulais juste savoir si le mot œuf avait précédé le mot poule, ou l’inverse.
Qu’importe! Tout dépend de ce que l’on voit en premier, si c’est un œuf, alors le premier mot ne sera pas poule et inversement.
Moi, j’ai une amie qui s’appelle Isabelle Poule, et souvent son papa lui dit : avant d’être poule tu n’étais qu’un œuf ma chérie. Pourtant son papa il ne l’a pas vu l’œuf, enfin c’est lui qui le dit. Peut-être qu’il dit n’importe quoi.
Les enfants ne nous égarons pas! Nous en étions au verbe, à la parole, aux mots. Ce qui est dit doit être fait.
Et ce qui est fait?
Un œuf par exemple?
Oui! Ou une poule!
Ce qui est fait doit être dit, dans l’ordre d’apparition, le début en premier, la fin en dernier, car ce qui est dit doit être fait, ce qui est fait doit être écrit, le mot fin venant parachever l’œuvre.
Si je vois une poule, je peux dire et je peux écrire : poule tu es, un œuf tu feras. Fin!
Félicitations, car à coup sûr l’œuf arrivera tôt ou tard. Je vois par cette illustration que mes paroles ne sont pas inutiles, le verbe informe, il façonne, il transforme.
Oui mais, supposons que je rencontre un œuf.
Peu probable mais supposons. Il suffira de lui dire : œuf tu es, une poule tu feras.
Monsieur, je l’ai déjà fait!
Ha! Un témoignage? Alors que c’est-il passé?
Rien monsieur!
Cela peut arriver les enfants, tous les œufs ne sont pas aptes à comprendre notre langage. Mais heureusement pour nous, il y a suffisamment d’œufs intelligents, pour comprendre nos injonctions à la transformation en gallinacé.
Franchement monsieur, j’ai un doute. Peut-être que seul ce qui est fait doit être dit, et non l’inverse. Si je vois une poule qui pond un œuf, je peux dire sans aucun risque : cette poule pond un œuf. Fin!
Cessez de mettre fin! à la fin de chaque phrase! Cela suffit à la fin!
Mais, c’est vous qui l’avez dit : le mot fin vient parachever l’œuvre. Et ce qui est dit doit être fait. Fin!
D’accord, très bien, mettons fin partout, mais je vous en prie, oubliez cette poule et son œuf ridicule.
Vous avez raison monsieur, il y a tant d’autres questions qui ne demandent qu’à être mises en paroles.
La pluie, c’était avant ou après les nuages?
L’amour c’était avant ou après la haine?
Les chaussettes, avant ou après les pieds?
La vapeur, avant ou après la glace?
La femme, avant ou après l’homme?
Le fromage avant ou après le dessert?
Le rire, avant ou après les larmes?
Le Yin, avant ou après le Yang?
Le poivre, avant ou après le sel?
Le bleu, avant ou après le vert?
L’homme, avant ou après Dieu?
La poule…
Foutez-moi la paix avec cette poule à la Fin!
Monsieur, sans vouloir vous blesser par des paroles inconsidérées, permettez-moi de vous faire remarquer, que cette histoire est… sans
FIN
JOSY
Cravate bien nouée, chemise bien repassée, chaussures bien cirées.
Je suis prêt!
Mes notes bien classées dans le dossier, l'attaché case bien rangé.
Je suis vraiment prêt!
Un verre d'eau minérale, un petit pipi, un mouchoir dans la poche droite.
Je suis tout à fait prêt!
La salle est pleine, ils attendent, ils sont là, c'est à moi.
Josy me lance un clin d'œil amical, je me lance.
Applaudissements!
J'ai la bouche sèche, pas bu assez d'eau.
Allez, je commence, formule de politesse, prendre son temps pas d'affolement.
"Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, bonsoir!"
Applaudissements encore, mais j'hallucine!
Bon, c'est peut-être un peu court, je vais remercier, à tous les coups ils vont applaudir, ça sera toujours ça de pris.
"Tout d'abord merci d'être venu aussi nombreux, et nombreuses ce soir."
Re-applaudissements, j'exulte! Super public ce soir, il faut que j'assure.
Un petit coup d'œil sur le côté, Josy est toujours là, ouf! Sans elle je suis foutu, elle voit tout, elle sait tout, elle organise tout, bref elle est indispensable.
Tien, elle me fait un signe, qu'est-ce qui se passe? Ma mère est dans la salle? Catastrophe! J'ai un bouton sur le nez? Re-catastrophe!
Non ce n'est pas ça. Mais elle insiste, que se passe-t-il?
Je ne peux pas rester planté là, à la regarder, il faut que je dise quelque chose, sinon, ils vont s'impatienter. Faire simple et rapide. Ne pas se casser la tête.
"Pas chaud ce soir hein?"
Oui, c'est pas terrible je sais, mais bon, c'est mieux que rien. Ho la la! Je n'ose même plus regarder la Josy, elle va me tuer.
Il faut que je me force, si si, un petit coup d'œil rapide sur le côté, j'imagine déjà sa tête, elle va me fusiller du regard c'est sûr.
Elle me fait encore des grimaces, mais qu'est-ce qu'elle a, ça ressemble de plus en plus à une crise de Parkinson aiguë.
"Donc, comme visiblement, tout le monde est là, nous allons pouvoir enfin commencer. Mais peut-être faut-il attendre quelques retardataires?… On me fait signe que non. Parfait!"
Parfait mon cul oui, je ne sais plus quoi dire moi, j'ai un de ces tracs, je suis tétanisé, et cette conne de Josy qui insiste lourdement avec son concours de grimaces… Ha! Mais non, j'ai compris, elle veut me dire quelque chose.
Quoi? Mais articule non de Dieu, j'y comprends rien. Qu'est-ce que tu dis? Ton- bras- est-tout-vert? Mais n'importe quoi ma pauvre fille, je regarde mon bras, il n'est pas vert, il est tout à fait normal, pas de souci. Bon je vais attaquer, sinon ils vont s'endormir, j'en vois déjà un qui pique du nez au premier rang, ça promet, je te jure.
"Donc ce soir est un grand soir et je vous félicite d'être venus si nombreux!"
Re re applaudissements, je suis un dieu. T'as vu ça Josy? Mais je rêve, elle fait encore des grimaces l'autre, mais ma pauvre vieille t'es complètement givrée…
Quoi? Mais qu'est-ce qu'elle dit? Ta-bague-est-toute-verte? Mais tu délires complètement ma chérie, petit a, je n'ai pas de bague, et petit b, si j'en avais une et qu'elle soit verte, franchement, ça ne serait pas une catastrophe! Donc la bague, le bras, vert, bleu ou rose, sincèrement, on s'en tamponne.
"Bien, ce soir est un grand soir, vu que tout le monde est là, et qu'il ne manque vraiment personne, toutes les conditions sont donc réunies pour que tout se passe comme prévu, c'est à dire formidablement bien!"
Re re re applaudissements, mais c'est fabuleux, ils sont fabuleux! Non parce que là, il n'y a vraiment pas de quoi, rien ne se passe comme prévu, je dois avouer que je suis complètement dépassé, mais par ailleurs, je n'ai jamais été autant applaudi. J'ai l'impression que tout est dans l'intonation, j'ai envie d'essayer un truc, je vais me faire engueuler par Josy c'est sur, mais de toute façon, je m'en fou voilà. Qu'est-ce qu'elle fait? Des grimaces encore? Complètement folle la pauvre fille. Bon allez je tente un truc complètement fou, juste pour l'ovation de la foule en délire.
"J'ai une Toyota Corlla à vendre cinquante mille kilomètres, cinq mille euros!!"
Applaudissements encore! C'est la folie, c'est le feu, je suis un monstre. Hé! Josy arrête ton concours de grimaces à la con, et regarde la classe du type. Mais non, elle persiste. Ma pauvre vieille qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi?
OK! Je me concentre, vas-y articule : ta-bra-gai-té-tou-ver-te. Ta braguette est ouverte!
Merde, mais elle a raison en plus, la honte, la honte, la honte. Je me désintègre sur place, c'est la fin du monde, je meurs, formules de politesse, applaudissements, remonter la braguette, et s'ils n'avaient rien vu?
CONNASSE DE JOSY!!