Je pense donc j'écris... (anonyme)
TIROIR JUSTE EN DESSOUS
L'EXPOSE
L’archéologie n’est pas une activité de bureau, certes il est quelques fois nécessaire de se rendre dans une bibliothèque, de consulter des archives, d’écrire des articles, de faire des cours pour des étudiants dont plus des trois quarts n’exerceront jamais ce métier…Mais l’archéologue est avant tout un homme de terrain, son boulot consiste à fouiller, creuser, bêcher. Chercher d’anciennes cités oubliées, des trésors disparus…
Voilà ce que se disait Hubert MERTOL, tout en regardant l’écran sur lequel une étudiante projetait l’image d’une céramique égyptienne, datant du Moyen Empire, Xème Dynastie. L’exposé de la jeune fille n’était plus qu’une sorte de musique de fond. Bercé par la douce mélopée de son élève, Hubert se laissa emporter bien loin derrière l’écran, le vase et la salle de cours de l’université où il faisait passer les partiels de fin d’année.
Le mail qu’il venait de recevoir le laissait sans voix. Il en vérifia à nouveau la provenance et le contenu. Il s’agissait bien de son confrère le professeur Henri BURGERFREI qui l’invitait à le rejoindre directement au Caire où il avait fait une découverte fabuleuse, enfin de la véritable archéologie. Le lendemain matin il débarquait à l’aéroport du Caire.
Henri n’était pas là pour l’accueillir, ce n’était pas dans ses habitudes. Peut-être avait-il été retardé. Mais après trois quarts d’heure d’attente l’archéologue avait épuisé la totalité de son capital patience. Il appela donc un taxi et se rendit à l’hôtel Louxor où ce cher professeur lui avait réservé une chambre, mais son hôte n’était toujours pas là. Hubert parcouru tout le bâtiment à la recherche de son ami, interrogea le portier, l’hôtesse d’accueil, le sous directeur, et le directeur, puis finit par se résigner et regagna sa chambre, déçu.
La chaleur accablante s’était déjà insinuée dans la chambre, alors que le soleil n’avait pas encore pointé à l’horizon. N’y tenant plus, Henri sauta dans son pantalon, et dévala les escaliers bien décidé à retrouver son ami au plus tôt.
- Salam allekoum professeur Mertol.
- Bonjour, voici mes clefs. Et si vous voyez ce cher Bugerfrei, remettez lui ce message.
- Justement monsieur, j’ai ce télégramme pour vous.
Le réceptionniste tendit un papier d’une main, récupérant les clefs de l’autre. « Cher Henri, veuillez m’excuser pour ces quelques désagréments-STOP- Départ précipité pour sur la tombe royale –STOP- Rejoignez moi dés que possible –STOP-»
- Oui, d’accord, je le rejoins, mais où ?…
- Un taxi vous attend professeur. Précisa le réceptionniste, dans un sourire convenu.
Effectivement un véhicule, que l’on pouvait apparenter à un taxi se trouvait juste devant l’entrée. Adossé contre la portière, un individu portant une barbe de trois jours, une djellaba bleue turquoise, et une chéchia rouge vif, fumait un vieux bout de cigarillo, sans véritable conviction. L’arrivée de l’archéologue se traduisit par la mise en mouvement du chauffeur, ouverture de la portière d’une main, jet du mégot de l’autre, démarrage sur les chapeaux de roues. Les rues du Caire ont deux particularités, elles sont étroites et encombrées. S’y déplacer en voiture relève le plus souvent de l’exploit, et rouler plus vite que les piétons est du domaine de l’impossible. En tout cas c’est ce que pensait Henri jusqu’à ce qu’il monte dans ce taxi. Klaxonnant, criant, insultant tout ce qui se trouvait sur son passage, le pilote s’insinua au cœur de la ville, laissant derrière lui un panache de fumée, mélange de poussière et de gaz d’échappement.
Après trois quarts d’heure d’une course diabolique, le véhicule stoppa net devant une vieille bâtisse coloniale. Fouillant dans ses poches à la recherche de quelques dollars, il vit arriver dans l’encadrement de la porte d’entrée, baignant dans un halot de lumière irréelle, le professeur Bugerfrei.
-Laissez donc cher Hubert.
S’approchant de l’homme à la chéchia, il lui tendit quelques billets dont la somme semblait satisfaire pleinement le chauffeur qui offrit en retour son plus beau sourire, laissant briller deux superbes rangées de dents, l’une en or, l’autre en argent.
-Et bien, vous n’avez pas traîné, très bien. Voulez vous boire un café, avant que nous commencions.
-Merci, ça ira… Mais votre fabuleuse découverte, c’est ça ?…
Hubert n’avait pas caché sa déception face à la vieille bâtisse, qui certes n’était pas sans intérêt du point de vue historique, mais ne justifiait pas à elle seule de traverser un océan, un continent et les rues du Caire à tombeau ouvert. Arborant un sourire satisfait, Henri tourna sur ses talons et gravit les quelques degrés qui menaient à l’entrée de la vieille bâtisse, faisant signe à son collègue de le suivre. Un vaste hall d’entrée se dessina dans la pénombre. Dans le fond un puits de section carrée dans lequel s’enfonçait une corde solidement attachée à une poutre métallique.
-Tenez, mettez ça et suivez moi.
Le professeur Bugerfrei avait tendu un baudrier et un casque à son compagnon. Les deux hommes descendirent le long du fil en quelques secondes, puis ils rampèrent encore quelques mètres dans un étroit boyau avant de déboucher dans une immense salle éclairée par une cinquantaine de torches incandescentes. Les murs étaient couverts de hiéroglyphes et de représentations divines de l’ancienne Egypte. Au centre s’élevait une pyramide miniature d’une hauteur de cinq mètres environ.
Le professeur Mertol se mit à déchiffrer les inscriptions qui se trouvaient à la base de l’édifice, pendant que le professeur Bugerfrei montait les marches qui menaient au sommet du monument.
-« L’élixir de vie te revient de droit ô toi qui a su le trouver. Abreuve toi, bois. Que la vie coule en toi pour l’éternité. Car désormais l’éternité t’appartient.» Vous avez entendu Henri, étrange non ?
-Pas vraiment, regardez !
Du sommet creux de la pyramide, Henri avait sorti un flacon, un de ces vases que l’on trouve fréquemment dans les tombes égyptiennes, ils permettaient au défunt de s’abreuver dans le royaume des morts.
-Mais qu’est-ce que vous faites Henri ?
-Et bien je bois de l’élixir de vie.
-Arrêtez voyons, quoiqu’il y ait dans ce vase, ça doit probablement être infect, et en plus vous allez vous rendre malade, de l’eau croupie tout au plus.
-Détrompez vous mon ami, c’est délicieux. Quels arômes, mélange subtil d’épices et de cassis, goûtez moi ça c’est légèrement vanillé, en milieu de bouche il dégage nettement des arômes de pruneau et de réglisse. Allez, laissez vous tenter, c’est délicieux, vous ne le regretterez pas….Monsieur, monsieur….
Soudain Henri Mertol ouvrit les yeux. Face à lui un vase funéraire égyptien, projeté sur un écran, et penché au dessus de son bureau une jeune fille au cheveux noirs d’ébène. L’étudiante, l’exposé, le professeur se souvenait tout à coup qu’il faisait passer des partiels…
-Monsieur, tenez, de la part de mon oncle, le professeur Bugerfrei.
-Qu’est-ce que c’est ?
-Un excellent vin m’a-t-il dit, un Merlot fabuleux, ce sont ses dires, il dégage des arômes d’épices et de cassis, et...
-…en bouche, il est légèrement vanillé et laisse ressortir des notes de réglisse et de pruneau. Je sais, précisa le professeur en posant ses lunettes. Mademoiselle vous remercierez votre oncle que je connais bien et vous lui direz que je ne perdrai pas une goutte de ce fabuleux breuvage. Quant à vous je vous remercie pour votre exposé, quel merveilleux voyage.
LA PREMIERE BOUTEILLE
En arrivant sur la colline le capitaine karlo s’écroula haletant, épuisé mais sain et sauf. Il serrait contre son cœur cette petite musette qui ne le quittait jamais. Personne ne savait quel trésor fabuleux elle pouvait bien contenir. Reprenant sa respiration, le miraculé se redressa sur son fessier et tâta sa précieuse sacoche, avant de remarquer au dessus de lui les dizaines de visages au regard interrogateur.
C’était le début du mois d’Avril 1918 et les combats étaient d’une violence inouïe. Les pertes étaient nombreuses, sans compter les soldats disparus. Un homme manquant à l’appel était considéré comme perdu, s’il n’avait pas été retrouvé dans l’heure. Autant dire que l’apparition de Karlo après six heures d’absence fut une réelle surprise.
« Je ne devais pas mourir aujourd’hui, c’était écrit. J’ai couru sans me retourner pendant plus de cinq cents mètres, les balles sifflaient comme des serpents, partout, en traçant des traits dans l’herbe. » Le capitaine affichait une certaine insouciance, étalant même un sourire satisfait avec cet air désinvolte et nonchalant du jeune homme de vingt cinq ans qu’il était malgré tout, que nous étions tous, malgré cette foutue guerre. Il n’y avait pas que de la nonchalance ou de la dérision, ces sentiments n’étaient là que pour mettre la peur à distance.
« Vous avez vu ça les gars !… » il montrait un trou dans son sac tyrolien, l’un de nous fit remarquer le trou dans sa gourde, tandis que la crosse de son fusil laissait apparaître un éclat caractéristique. Plongeant une main dans sa musette au contenu mystérieux, il ressorti un index par le coin inférieur gauche percé tout comme le sac tyrolien. Quatre balles, quatre occasions de mourir, sans compter les autres projectiles qu’il avait entendu siffler dans l’herbe alentour.
Karlo était un savoyard à l’accent lancinant très marqué, ce qui lui avait valu le surnom de « Le Suisse ». Et depuis cette journée d’Avril où « le Suisse » avait frôlé la mort, il avait été rebaptisé en « Le Suisse Chanceux ».
Les jours passaient, les explosions redoublaient, on pouvait en dénombrer plus de soixante à la minute dans les moments de fureur. Les tranchées adverses n’étaient pas très éloignées, formant une ligne régulière sur le faîte de la colline. Entre eux et nous, se formait un amas de corps de fil de fer, de casques, de bidons, et parfois le vent soulevait des odeurs atroces.
Pourtant depuis l’aventure de « notre Suisse chanceux », il régnait comme un climat d’insouciance. Le capitaine Karlo rayonnait, il irradiait cette énergie dont nous profitions tous sans limite. Personnage hors du temps, il naviguait parmi nous, hors du monde. Loin et si proche, irréel et pourtant… « Le Suisse chanceux » était devenu un mythe vivant, déjà la légende s’était répandue dans les tranchées voisines, les exploits du capitaine avaient subis une certaine inflation. Sa folle course sous les tirs ennemis, avait gagné en violence et en dangers de toutes sortes. Comme si les balles des fusils ne suffisaient pas, on avait rajouté des tirs d’obus, des explosions de toutes parts, des fossés infranchissables, des barbelés… bref, plus qu’un exploit, une prouesse digne d’un héros aux pouvoirs surnaturels.
Lorsqu’un nouvel arrivant nous demandait si c’était vrai ce qu’on disait sur le suisse, nous nous regardions, complices, avant de répondre par l’affirmative. Ainsi « l’Helvètes chanceux » devenait, grâce à notre imagination un monument incontournable. Il y avait bien sûr la course sous les balles, laissant notre homme criblé de trous, qui dans la veste, qui dans la gourde, qui dans le casque, qui dans le sac tyrolien, où l’on dénombrait pas moins de vingt impacts, sans qu’un seul de ces projectiles ne blesse notre homme. Mais nous avions fait de notre capitaine un espion extraordinaire, infiltrant les lignes ennemies, sabotant les éléments d’artillerie, faisant fi de tous les dangers, volant des munitions au nez et à la barbe de l’ennemi… A ce rythme là, il ne fallait que quelques jours à notre imagination pour que notre héros s’envole dans un biplan armé d’une mitrailleuse et de quelques grenades pour arroser copieusement les tranchées voisines.
Malheureusement, « Le Suisse » n’eut pas la chance de survivre à sa légende. Le sort n’épargne personne, pas même les « Suisses chanceux », ni les mythes invincibles. Si nous avions imaginé une fin pour notre capitaine, elle aurait été glorieuse, superbe, inoubliable, une apothéose. Une fin tragique, mais magnifique où la mort fauche le jeune soldat fougueux dans un dernier élan guerrier, une marche en avant inéluctable dont l’issue ne laisse aucune chance de salut.
Mais le destin en avait décidé tout autrement, notre homme perdit la vie cette nuit d’Avril, sans bruit, sans lune. Lorsque j’ai retrouvé son corps inerte, adossé à la paroi du fossé, il semblait parfaitement détendu comme à l’accoutumée, à la seule différence qu’il était tout ce qu’il y a de plus mort. J’ai immédiatement vu l’impact au milieu du front, je ramassais la cigarette qui avait roulé à ses pieds, et la rallumait pour la fumer avec lui une dernière fois. C’est à ce moment que j’ai compris ce qui s’était passé. Le suisse était mort en allumant sa cigarette, combien de fois nous avait-il mis en garde, les nuits sans lune il ne faut surtout pas allumer de cigarette au dessus de s tranchées, c’est une cible trop facile
Bien sûr je n’ai pas résisté au désir d’ouvrir la musette mystérieuse « du Suisse ». Qu’y avait-il de si précieux dans ce sac qu’il ne quittait jamais, y compris pour dormir ? Je soulevais le rabat qui refermait la sacoche et en sortait une bouteille. Sur l’étiquette était écrit : FREIBURGER, et juste au dessous, d’une écriture fine et déliée, le capitaine avait rajouté : Sophie, cette bouteille je la garde sur mon cœur, nous la boirons ensemble je te le promets.
Je me suis juré de ramener cette bouteille, je l’ai fait, mais je n’ai jamais retrouvé cette Sophie, et je n’ai jamais osé ouvrir ce flacon. Je vous la laisse. Prenez en soin.
Etienne referma le vieux cahier aux pages jaunies, il enleva ses lunettes, les glissa dans la poche de sa chemise, son regard brillait, l’émotion certainement. Puis s’adressant au petit groupe de personnes dont je faisais parti, qui avait écouté religieusement cette histoire sous les voûtes de la cave à vin, il esquissa un sourire tout en brandissant la bouteille presque centenaire : Vous avez sous vos yeux, très certainement la première bouteille de Freiburger, ce cépage hybride mis au point par le docteur Charles Müller dans les années dix neuf cent quinze en croisant du Sylvaner et du Pinot. Mais, nous ne la boirons pas, par respect pour mon arrière grand père et pour vos papilles. Par contre, j’ai ici de quoi satisfaire votre curiosité.
Désignant le comptoir en bois juste à côté de lui, il nous invita à nous rapprocher. Six bouteilles de FREIBURGER trônaient fièrement sur le chêne massif.
Nous avons dégusté, commenté, interrogé, aimé, adoré ce vin que je ne peux plus dissocier de l’histoire de l’arrière grand père d’Etienne. C’est à ce moment là que j’ai décidé de devenir œnologue. Et depuis ce jour je n’ai jamais refait une aussi belle dégustation.